Clément Caignart
Clément Caignart (1986) est vidéaste, musicien et chercheur. Diplômé des Beaux-Arts de Paris (2013), il poursuit sa formation à la Cooper Union (New York) dans l’atelier de Walid Raad, puis à l’École offshore de Shanghai auprès de Paul Devautour. De ce parcours marqué par les approches contrefactuelles, il conserve une méthode où la fiction infiltre le réel – et inversement, pour mieux en révéler les structures politiques.
Sa pratique, qu’il déploie également au sein du duo Irma Name avec l’artiste Hélène Deléan, se situe au croisement du cinéma documentaire, de la performance et de l’enquête sociologique. Récemment, son travail s’est orienté vers une critique des écosystèmes numériques par le prisme de la fiction spéculative. Ses films sondent nos interactions avec les systèmes algorithmiques : Rois d’Asile (soutenu par le CNC et les Nouveaux Commanditaires, 2020) imagine une société de prévention sécuritaire, tandis que Simulation Comedy (Lauréat Bourse ADAGP & Bétonsalon, 2023) fait dialoguer à vide l’architecture radicale avec des modèles de langage artificiels.
Son parcours est ponctué de résidences en France et à l’étranger (Mountain School of Art à Los Angeles, CAC Parc Saint-Léger, Astérides). Précédemment chargé de cours à l’Université Paris 8, il ancre aujourd’hui sa pratique dans un doctorat en recherche-création intitulé Anthropolarsen. Il y explore les « co-créativités artificielles » et la psycho-politique des agents génératifs – humains et non humains, concevant ses dispositifs comme des « théories-jeux » expérimentales. En 2026, il poursuivra cette recherche en résidence à la Villa Kujoyama au Japon.
Anthropolarsen: troubles dans la co-création artificielle
Anthropolarsen – contraction d’Anthropocène et de larsen – désigne, avec ironie, le moment d’emballement conjoint des systèmes écologiques et des intelligences artificielles. Le larsen renvoie aux boucles d’auto-renforcement où une IA, intoxiquée par ses propres productions, amplifie aveuglément ses erreurs jusqu’à la saturation. L’Anthropocène, lui, marque l’empreinte géologique irréversible de l’activité industrielle humaine sur la planète.
Là où l’un archive des résidus fossiles inextinguibles, l’autre signale une pollution culturelle et cognitive faite de redondances, et d’images générées. Anthropolarsen illustre ainsi une pollution propre à la quatrième révolution industrielle, qui renforce et aggrave la pollution fossile de l’Anthropocène, saturant notre capacité à percevoir, à distinguer et à créer du sens commun.
Ce concept apparaît dès lors comme le symptôme d’un basculement esthétique. Il interroge les tensions entre création humaine et production algorithmique, entre singularité expressive et standardisation générative. Il offre un cadre pour penser l’esthétique humaine et non-humaine au sein de systèmes-environnements numériques adaptatifs, favorisant l’optimisation et la prédictibilité.
Anthropolarsen devient une métaphore inquiétante de l’ère contemporaine, marquée par des cycles d’auto-satisfaction et d’auto-renforcement tautologique. Il dessine une boucle esthétique, politique et technique, où l’humain, ses modèles et ses milieux s’alignent progressivement vers un monde-modèle-fiction parfaitement adapté aux conditions de l’usine, comme l’avait pressenti Harun Farocki. L’Anthropolarsen est alors cette mutation politique grotesque et grandiloquente, provoquant un trouble à la fois anthropologique et épistémologique.
Anthropolarsen : Troubles dans la co-création artificielle, explore les formes contemporaines de co-création entre humains et intelligences artificielles. À travers le concept de co-créativités artificielles, il examine les dynamiques de dépendance, de pouvoir et de standardisation à l’œuvre dans les dispositifs mobilisant des IA génératives.
Plutôt que de demander à quoi ressemble le monde selon l’IA, il s’agit d’inverser la perspective pour observer l’IA selon le monde. Le projet ambitionne de raconter une histoire spéculative de l’intelligence artificielle générative, attentive aux imaginaires technologiques et aux conditions de production invisibilisées qui les sous-tendent. Cette posture articule théorie et pratique pour interroger non seulement ce que les IA fabriquent, mais aussi ce que nous mettons en jeu — croyances, affects, désirs — pour fabriquer avec ces outils. Il s’agit alors d’explorer une psycho-politique de l’IA à travers la production d’images et de fétiches. L’intelligence artificielle y apparaît comme un partenaire problématique, un « double trouble ».
La méthode, que l’on pourrait qualifier de simulation-ethnographie, combine performance, fiction spéculative et analyse des interactions simulées pour produire un savoir sensible sur la co-création artificielle et ses imaginaires. L’objectif est de produire des environnements expérimentaux où les formes de co-création humain-IA peuvent être observées, détournées et rejouées et inversement. Cette simulation-ethnographie se construit comme une dramaturgie du croire, où ce qu’on projette sur la machine (agentivité, sensibilité, réalisme) devient révélateur de nos propres fictions collectives.
Inspirée par le théâtre de l’opprimé (Augusto Boal), par la distanciation de Bertolt Brecht, et par les enquêtes virtuelles/visuelles du laboratoire Forensic Architecture, cette méthode de création se déploie en plusieurs phases ; observation des pratiques, scénarisation de situations types, performances filmées, rejouées et analysées. Le projet se situe ainsi dans une filiation critique qui interroge les failles des systèmes de représentation, l’opacité des algorithmes et l’infrastructure matérielle des IA.
De quoi Anthropolarsen est-il le symptôme ? Peut-être d’un basculement historique de l’Anthropocène vers l’Anthropolarsen : un monde-fiction autophage, dans lequel nos gestes, récits et sensibilités seraient modulés par des environnements prédictifs, standardisants et adaptatifs. Une société du spectacle anticipée ?