100/1
95 x 132 cm

L'image présentée à la manière d'une carte IGN est une coupe de cerveau de souris agrandie 100 fois. On peut y voir le réseau des neurones, mis en évidence par une coloration au nitrate d'argent appelée «méthode de Golgi», du nom du médecin italien l'ayant mise au point vers 1875. Cette technique fait bien sûr écho au projet Stacks, puisque le procédé du collodion humide utilise un bain de nitrate d'argent pour sensibiliser les plaques à la lumière. Cette méthode de Golgi, longue et délicate, dont une partie se déroule elle aussi dans le noir, rappelle le lien étroit qu'a longtemps entretenu la photographie avec la science. Toujours utilisé, son marquage en partie aléatoire n'est pourtant pas encore totalement compris. S'établit alors une cartographie du cerveau, à la manière d'une calligraphie scientifique. Le réseau de communication des neurones est mis à nu, de l'intérieur très protégé de la boîte crânienne on extirpe une image, mise à plat d'un réseau foisonnant, comme les cartes décrivent la surface du territoire national et l'occupation de son sol.


Célia Honoré
Stacks
Ce projet prend sa source dans l'observation du processus aboutissant à l'image scientifique.
Le vocabulaire, le déroulement, les gestes de ce processus, très codifiés, peuvent apparaître extrêmement proches de ceux utilisés en photographie, dans certains procédés anciens. Ce projet est une forme d'appropriation, de digestion de ces images scientifiques, images finies, images preuves très loin de l'objet physique de départ (un organe, un morceau de muscle). En « rematérialisant » ces images techniques par un procédé ancien, il s'agit en quelque sorte de faire le chemin en sens inverse, d'opérer un décalage et d'une image plane, d'un fichier numérique, aboutir à un objet. Réutiliser certains codes : le matériau du verre, la section par coupes, la superposition pour reformer des images composites, comme les chercheurs peuvent le faire, à la différence que l'image se crée ici dans l'espace, et en toute subjectivité. Une idée reçue dit que si l'on coupe un ver de terre en deux, les deux extrémités se reformeront pour donner deux nouveaux vers de terre. Ici, un unique coeur sectionné, puis réimaginé est en quelque sorte « bouturé » pour donner naissance à plusieurs organes subjectifs.

Dans le cadre de ce projet « La recherche de l‘art », j’ai effectué trois séjours au sein du laboratoire de l’Inserm UMR_S910 « Génétique Médicale et Génomique Fonctionnelle », situé à la Timone à Marseille. J’y ai découvert le fonctionnement de la Recherche, à travers les activités des chercheurs. Le processus structurant l’activité de recherche est ce qui m’a particulièrement intéressée : le caractère parfois très manuel des protocoles d’expérience, la grande place de l’écrit en fin de parcours pour rendre compte par des publications des résultats obtenus, mais aussi bien sûr la place très particulière qu’occupe l’image dans ce processus. Une place centrale mais un statut de donnée, de document preuve. De là découle la grande responsabilité des chercheurs dans la fabrication de ces images.
J’ai pu m’entretenir de ces thèmes avec Frédérique Magdinier et Marie-Cécile Gaillard, qui font partie des personnes m’ayant accueillie au laboratoire. Le texte qui suit a été écrit avec elles à partir de questions que je leur ai posées, de manière à présenter leur point de vue.

Frédérique Magdinier (FM) est directrice de recherche à l’Inserm, chef de l’équipe « ECM » (Epigénétique, Chromatine et Maladies). Marie-Cécile Gaillard (MCG), est doctorante en 3ème année de thèse en génétique humaine dans cette équipe qui s’intéresse à décrypter les mécanismes épigénétiques (modifications biochimiques de l’expression des gènes sans anomalies de la structure de l’ADN) à l’origine de différentes maladies génétiques rares comme le syndrome de Di George ou la dystrophie facio-scapulo-humérale.

L’IMAGE SCIENTIFIQUE

Les images scientifiques mettent en évidence notre travail fondamental de recherche pour valoriser le résultat d’une observation, et à travers lui l’objet d’étude, par le biais de publications. Elles sont le reflet de l’expérience et de l’hypothèse testée. Le scientifique cherche à obtenir les meilleures images c’est à dire celles qui représenteront le plus fidèlement et le plus esthétiquement la situation biologique. Particulièrement pour moi (MCG) qui me focalise actuellement sur des reconstitutions virtuelles en 3D de structures cellulaires acquises via des images de microscopie à fluorescence, la force visuelle des images est particulièrement importante. En effet, c’est elle qui conditionnera la publication de ces travaux scientifiques.

Un temps est nécessaire pour se détacher de l’image que nous avons produite et pouvoir la regarder autrement qu’en tant que scientifiques, avec des critères d’évaluation propre. Le cheminement des artistes est assez proche de ce qui doit être fait en recherche où il faut se détacher de l’image initiale pour aller plus loin dans le raisonnement, la proposition d’hypothèse. La décontextualisation de ces images les décharge de leur potentiel d’analyse scientifique.

Célia a pu nous faire part d’un parallèle entre les processus d'imagerie utilisés par la recherche et des procédés purement photographiques, notamment anciens. Effectivement, il est souvent nécessaire d’utiliser plusieurs protocoles expérimentaux, avec des étapes de traitement chimique pour aboutir à la production d’une image de l’objet biologique. Nous avons pu constater à différentes reprises que les procédés de production étaient très semblables.

Les images scientifiques ont pour certaines une grande plasticité et force esthétique. Ce n’est pas quelque chose dont nous sommes forcément conscients, j’ai (MCG) personnellement tendance à toujours les voir en terme de similarité, reproductibilité et expression d’un caractère ou d’une molécule. La force esthétique arrive au moment où l’on doit présenter nos résultats ou les publier et rendre ainsi lisibles et présentables des données à un public scientifique extérieur, voire au grand public. La retouche et l’analyse de détails par le scientifique sont souvent nécessaires pour rendre lisible nos images et les interpréter. Néanmoins, d’un point de vue éthique elles sont souvent discutées parce qu’elles peuvent facilement exacerber des artéfacts et interférer sur l’interprétation du résultat. La question de l’éthique est toujours délicate, surtout lors d’une représentation humaine ou animale et de travaux sur des images réelles. Il faut être vigilant sur la portée et l’impact des images utilisées puisqu’elles prennent leur source sur du vivant, ce qui en fait des objets de représentation.

COLLABORATION

Cette collaboration est une très bonne initiative qui s’appuie sur une interaction entre deux milieux plutôt étrangers en général (artistique et scientifique) et qui pousse des étudiants en photographie à approcher un milieu méconnu du grand public et les chercheurs à ouvrir les portes de leur laboratoire et leurs idées pour les rendre perceptibles par le grand public. Cela permet un autre regard sur l’exploitation de données biologiques ou médicales, du détail d’un organe ou d’un tissu voire de l’infiniment petit, pour lesquelles on a généralement un regard technique en tant que chercheur. Une telle collaboration favorise les interactions, l’ouverture d’esprit et des visions différentes d’images pouvant représenter la même chose dans deux contextes différents.

La Recherche scientifique est souvent cloisonnée dans une image très stricte et élitiste de savoirs inaccessibles au grand public, auxquels tout le monde a pourtant accès. Il est important de la rendre visible en montrant que le milieu artistique y a sa place pour apporter une autre mise en valeur de résultats scientifiques (ou méthodes, projets, idées, objectifs) et inversement de pouvoir servir d’outils ou de modèles dans l’art quel qu’il soit. Intéresser le grand public est primordial car c’est lui, aujourd’hui qui va consolider et construire les savoirs de la Recherche de demain.

La présence de Célia a suscité un intérêt de curiosité : que lui montrer ? Sous quelle forme ? Pour quel rendu ? Quel aspect va-t-elle mettre en valeur, purement photographique ou conceptuel ? Ici, Célia s’est vraiment intéressée à la démarche visant à produire nos résultats et nos images, au traitement des échantillons qui conduisent à l’image et pas seulement à l’image numérisée acquise, calque d’une morphologie observée.
Le laboratoire est composé de 9 équipes, travaillant presque toutes sur des sujets variés avec des modèles allant de l’infiniment petit (l’ADN, des molécules, la cellule comme unité du vivant) à des modèles plus grands (un organe, un tissu, un animal). Il nous confronte donc tout de suite à la nécessité de vulgariser notre travail pour le rendre compréhensible et perceptible par l’étudiant en art qui se présente, et qui reflète une part de la société.

LES PIECES

Les pièces produites me (MCG) semblent plus étrangères finalement, comme si elles s’étaient détachées de l’organe biologique pur. Elles deviennent un objet commun et sont mises en lumière comme de réelles pièces artistiques que je distingue rarement au laboratoire dans mon quotidien. Puisque je m’interroge souvent sur ce qu’il y a derrière la représentation et ce que cela signifie biologiquement plutôt qu’à la simple image que cela renvoie. Les pièces produites remettent en 3 dimensions des objets que nous analysons souvent individuellement en images à 2 dimensions. La pièce Stacks présente ainsi un organe en relief recréé dans sa globalité pour reconstruire ce que le chercheur analysera souvent stack par stack (terme scientifique : coupe par coupe) de façon détaillée pour y trouver une information spécifique et ne s’intéresse que peu à l’objet dans son entité. Le rendu à la façon d’un hologramme est très intéressant, puisqu’il laisse passer toute la lumière dans l’objet relief et fournit un angle d’observation peu utilisé en recherche. La pièce 100/1 met très bien en valeur toute la complexité d’un organe comme le cerveau, grâce notamment à un agrandissement et aux détails de ramifications nerveuses que nous avons rarement l’occasion de côtoyer à cette échelle.