LE DOCTORAT À L’ENSP

Lieu singulier d’expérimentation, de recherche et de création, l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) s’est toujours adaptée aux mutations techniques du médium photographique, tout en développant une réflexion critique sur l’image, ouverte aux différents arts.
Depuis la rentrée universitaire 2013, une formation de troisième cycle, unique en Europe a vu le jour : un doctorat « Pratique et théorie de la création artistique et littéraire », spécialité photographie adossé à Aix-Marseille Université, ED 354.

Il accorde une place prépondérante à la pratique de création, jointe à une réflexion sur cette pratique.
La spécialité photographie a pour objectif de permettre à de jeunes diplômés en arts visuels, issues d’autres écoles d’art, d’autres universités, françaises ou non, de développer un projet de recherche en photographie.

Si le doctorat s’effectue au sein de l’ENSP, les doctorants sont co-dirigés par un directeur artistique, issu de l’ENSP, et par un directeur académique, issu d’AMU. Six doctorants suivent aujourd’hui ce cursus.

LILA NEUTRE

Née en 1989, elle est la première étudiante à rejoindre le doctorat de photographie de l’ENSP.

Attendue comme la première femme Docteur es Photographie, elle présente, le 24 novembre 2017, sa thèse intitulée Sculpter le soi : Le corps social comme dispositif de résistance, l’apparence comme poétique de survie, sous la direction d’Arnaud Claass, photographe écrivain et de Sylvia Girel, sociologue.

Lila Neutre, est accueillie pour sa soutenance chez agnès b., présidente du fonds de dotation de l’ENSP, qui chaque année renouvelle son soutien à l’École, ses activités de Recherche et la jeune création.

Lila Neutre travaille entre Arles et Paris où elle enseigne la photographie dans le département de Fashion Design de la Parsons Paris, The New School.

› www.lilaneutre.com

En présence des directeurs et des membres du jury :

Pascal Beausse | écrivain et critique, responsable de la collection photographie du Centre National des Arts Plastiques
Arnaud Claass | photographe et théoricien, ENSP, LESA
Christine Détrez | écrivaine et sociologue, professeure à l’ENS de Lyon
Sylvia Girel | sociologue, AixMarseille Université, CNRS, LAMES UMR 7305
Anna Guillò | artiste, maître de conférence HdR en Arts Plastiques  et Sciences de l’Art
Valérie Jouve | photographe vidéaste et réalisatrice
Anne Monjaret | sociologue et anthropologue, directrice de recherche au CNRS

Sculpter le soi  
Le corps social comme dispositif de résistance, 

l’apparence comme poétique de survie.

Initié durant ses années de Master au sein de l’ENSP, le travail de Lila Neutre s’est développé et précisé au cours de son doctorat. Il s’articule aujourd’hui autour des points de contact entre différentes communautés sous-culturelles qui utilisent l’apparence vestimentaire comme un instrument servant des revendications identitaires, sociales et politiques. Il prend tout son sens, au-delà même de l’effet de mode engendré par chacun de ces groupes, dans l’éclatement des communautés et leur mélange.

Dans nos sociétés occidentales contemporaines, esthétiques et spectaculaires, le corps est un objet de fétichisme social de même qu’un écran sur lequel il est possible de projeter une identité maniable et changeante. Considéré comme le support de l’individualité, il est l’objet de toutes les métamorphoses. De simple parti pris vestimentaire, le style peut parfois se faire l’expression d’un mode de vie plus global, d’une existence qui s’établit à l’encontre des normes imposées par une société. L’apparence devenant la manifestation ostentatoire d’une prise de position politique, philosophique ou sexuelle.

Quels liens unissent la pratique du cabaret New-Burlesque, du Roller Derby, du Cosplay, de la Sape ou du Voguing ?

En apparence dissemblables, voire peut-être antagonistes, regroupant des membres d’âge, de sexe, d’origine différents et s’ignorant la plupart du temps l’un l’autre, ces communautés sous-culturelles partagent néanmoins des symboles, une idéologie, une organisation structurelle et sociale comparables. Tous utilisent leur apparence comme dispositif de résistance et interrogent la validité et les limites des impératifs sociétaux. C’est du moins ce que cette thèse tente de mettre en lumière, par la photographie et sur le terrain de la sociologie.
La concurrence qui s’instaure entre le photographe, cherchant à imposer sa vision d’auteur, et le modèle, qui revendique le droit de citer, est exacerbée dans ce travail.

Les photographies de Lila Neutre ne livrent rien du modèle en tant qu’individu. Elles proposent de rendre compte du faire-image des corps et les représentent occupés à se constituer en image.
Il ne s’agit pas de faire le récit en image d’histoires particulières, ce qui intéresse l’artiste est ce qui transforme le quotidien en spectacle, ce qui place les artifices au service de la vanité. Son intérêt résidant moins dans les objectifs spécifiques de chacune des communautés que dans les stratagèmes qu’elles développent pour les atteindre.
Au-delà des revendications identitaires, Lila Neutre souhaite rendre compte de la flamboyance de ces beautés interlopes et des stratégies poétiques de survie qu’elles développent dans un écart aux règles et aux normes de la société dominante.

Il n’a pas été question de mener une réflexion sur les images, mais bien avec les images, en images.

Ce travail continue d’être mu par une inlassable curiosité à l’égard de lotherness, cet être autre, et des styles d’existence qu’il suppose. De ces communautés esthétiques, parfois précaires, émergent de nombreux points de contact dont l’artiste tente d’esquisser la cosmogonie.