Amélie Blanc | Alexandre Kong A Siou | Robin Lopvet

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Le travail d’Amélie Blanc est d’une grande densité. Il se donne à voir en une multitude d’épaisseurs. « Penser, c’est faire des épaisseurs » enseignait Gilles Deleuze1 dans l’un de ses cours sur Spinoza à Vincennes. Parler d’une telle épaisseur dans ce travail, c’est y nommer cette articulation entre une certaine matérialité dans les images et « une visibilité, une transparence subordonnée à la matière, une profondeur qui déjoue les lois de la gravitation, une présence fondée partiellement sur l’absence… » pour reprendre les mots d’une préface de Yannick Butel2 consacrée au philosophe. Avec une grande maîtrise, cette jeune artiste nous donne à voir, dans chacune de ses images, dans leur mise en dialogue et dans le dispositif d’ensemble, un équilibre parfait entre l’intense matérialité des choses et l’évanescence et la fugacité des perceptions. En effet, si certains rapprochements reposent sur des constructions graphiques très élaborées, d’autres prennent appui sur d’infimes jeux chromatiques à partir des couleurs utilisées par les chercheurs, des transparences subtiles, des reflets, des changements d’échelles… Amélie Blanc propose des agencements et des mises en tension d’une grande intelligence. Elle a su construire, avec beaucoup de sensibilité, une imbrication ingénieuse d’espaces réels, perceptifs, représentatifs et conceptuels.

Alexandre Kong A Siou s’inspire des expérimentations faites par deux chercheurs dans le laboratoire l’ayant accueilli, pour s’interroger et nous interpeller sur la mort. Il plonge le visiteur en immersion dans une cosmologie de cellules saisies à cet instant précis où elles perdent leurs fonctions vitales. La fluorescence révèle l’ici et le maintenant (hic et nunc) de ce basculement. La surface de l’image qui nous enveloppe devient le linceul de cette vie en train de passer. Le « vivant doit mourir » nous rappelle le philosophe François Dagognet3 dans ses réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant. La sénescence – indispensable à la vie – s’observe pour la plupart des cellules normales. Les cellules cancéreuses, elles, ne suivent pas cette règle de l’apoptose (la mort programmée). Les deux masques de radiothérapie, dans cette étrange lumière projetant leurs ombres dans l’espace, prennent alors une force particulière. Ils dessinent, avec ces innombrables cellules dans lesquelles nous sommes immergés, une articulation globale, un mouvement d’ensemble d’une grande force émotionnelle. Ce dispositif, minimaliste et puissant, se ressent comme le symbole d’une dialectique articulée entre l’initiation et la suspension de la mort dans la vie. L’un des enjeux majeurs de la biologie contemporaine.

Robin Lopvet se positionne comme un architecte de la mémoire. D’une part, il produit ses propres images en observant la sphère intime de la vie quotidienne du laboratoire. D’autre part, il utilise des documents glanés ici et là dans les archives de la science et les détourne de leurs usages, avec brio et humour, pour les faire basculer dans le registre de la fiction. Il invente alors de mystérieuses narrations qui sont autant de champs des possibles, de combinaisons infinies susceptibles de créer des effets de sens multiples. Cette mise en dialogue entre le document d’archives et le récit fictionnel proposé par Robin Lopvet ouvre des perspectives très intéressantes quant à l’écriture d’une histoire de la science démystifiée. Cette mise en récit, cette fictionnalisation des faits scientifiques donne la possibilité d’une « représentance » pour reprendre les paroles de Paul Ricoeur4, c’est-à-dire d’une mémoire commune par « le mélange opaque du souvenir et de la fiction ». Et toute l’intelligence de l’artiste est de ne pas construire un récit clair et évident mais plutôt, de nous offrir une métaphore de la création même du fait scientifique. Yannick Vernet Co-coordinateur du projet La Recherche de l’art