Du rayonnement
Caroline Bernard
L’individu ne perçoit du rayonnement que les ondes de la lumière visible et la photographie, fondée sur les mécanismes de notre perception visuelle, fait état de ce champ du visible. L’imagerie médicale, thématique retenue pour cette quatrième collaboration entre l’ENSP et l’INSERM, franchit quant à elle les limites de nos capacités visuelles en observant d’autres rayonnements comme les rayons X ou gamma. En dépassant le spectre du visible, l’imagerie médicale triomphe ainsi de la perméabilité du corps en permettant de voir au-delà des chairs, dans l’intimité de notre intériorité.

Une intimité sacrée au point que les étudiants en résidence dans les laboratoires ne peuvent pas toujours utiliser les images produites par ceux-ci. Trop bavardes, elles nécessitent d’être anonymisées pour ne pas trahir l’intérêt souverain du patient, les images tombent également sous le coup du secret de la recherche. C’est de cette opacité légitime que Florian Da Silva traite dans son projet Pub — Med. La liste des publications des chercheurs, absconse pour les non initiés, se déroule sur panneau défilant. Indice d’une mesure qui nous échappe, à l’image des cotations boursières, il se joue pourtant dans cette accumulation bibliographique la reconnaissance du chercheur par ses pairs et le financement de ses recherches.

Les images médicales exercent aussi une résistance pour des photographes habitués à cadrer leur sujet. Tétanisantes par la force de leur expression scientifique et plastique, ces images semblent enclore les plus grandes finalités, celles de la vie et de la mort, celles de la chair et de l’esprit.





Les étudiants ont fait un pas de côté pour entrer en dialogue avec elles et pouvoir se les approprier. Dans Error 203, Da Silva sonde ce qui échappe au scientifique dans des clichés laissés au rebut ; réalisés au scanner, ils sont impropres à l’interprétation médicale à cause de la présence de scories. En les associant à des planches anatomiques altérées, il réinvente un vocabulaire à mi-chemin entre science et fiction.

Autre appropriation chez Vincent Marcq. Il détourne le logiciel du laboratoire de traitement des images pour les interpréter non pas médicalement mais musicalement, comme par basculement synesthésique. Les cellules du foie infectées par le paludisme deviennent des partitions et le spectateur écoute de grands paysages sonores. Changement d’échelle également pour 100/1, Célia Honoré agrandit aux proportions d’une carte IGN une coupe de cerveau de souris. Sans une tête d’épingle en référence, on pense faire face à une forêt plutôt que voir un complexe neuronal. En imagerie médicale, la graphie du vivant se fait micromètre après micromètre, coupe après coupe. Dans Stacks, Célia Honoré restitue cette épaisseur disparue empilant les images lame sur lame pour former des organes chimériques. Le spectateur doit se pencher, prend la pose du scientifique et dans la densité du verre l’organe disparaît parfois, l’image lui échappe. Comme chez Margot Laurens où le spectateur se retrouve dans la peau du patient, qui enfermé dans un tube, vit cette expérience délicate voire traumatisante de l’IRM. L’individu est pris au piège, la machine observe son cerveau mais pour autant l’image principale se dérobe, celle du souvenir qui à ce jour demeure insaisissable.

Coordinateurs du projet : Caroline Bernard, artiste enseignante à l’ENSP, Yannick Vernet, responsable des projets numériques à l’ENSP, Catherine d’Astier, directrice adjointe de la communication à l’Inserm, Claire Lissalde, responsable du service audiovisuel à l’Inserm, Adeline Bouzet, chargée de communication à l’Inserm, Juliette Vignon, Responsable des expositions et publications à l’ENSP, Leslie Moquin, chargée de communication à l’ENSP, Olivier Verhnes, Walid Ghalli et Anaïs Boheme, chargés de la production à l’ENSP.