Le fonds de dotation agnès b. poursuit son engagement envers la création contemporaine en accueillant, du 6 avril au 25 avril 2018, dans ses vastes espaces de la rue Dieu à Paris, l’exposition de la promotion 2017 des diplômés de l’École nationale supérieure de la photographie, intitulée Ce qui se joue.

Ce qui se joue à la fin d’un chapitre estudiantin et à l’aube d’une vie professionnelle renvoie à un entre-deux où les attentes sont grandes et les possibilités créatrices ouvertes. Certains des diplômés 2017 de l’ENSP restent sur le fil dans la crainte, loin du cadre professoral, d’une pellicule vide ou d’un écran blanc, d’autres avec exaltation traquent différentes modalités d’incarnation artistique, d’aucuns encore se sentent au pied du mur prêts à se lancer seuls, riches toutefois de leur formation, dans l’aventure des images.

Comme en miroir à ces préoccupations, les travaux ici présentés mettent chacun en exergue ce qui se condense, se crispe, se distille dans la dernière année d’une recherche photographique. Ce qui se joue alors est une pièce en trois actes : latence, présence, suspens.
La latence conjuguant l’attente et l’absence se matérialise dans l’attrait pour des paysages vides. De ces décors en quête de personnages surgissent des présences sculptées, façonnées ou tout simplement fantasmées. Se met alors en place un suspens où la mise en tension des lieux et des êtres intrigue. Ces images nous parlent de cet écart constant au monde que l’on retrouve dans la photographie comme sur la scène. Malgré la disparité des écritures visuelles, des formats, supports et dispositifs de monstration, demeurent des didascalies propices à une liaison entre des univers distincts : l’île, la mort, la peau, le geste – et plus spécifiquement celui qu’intime la main – , comme autant de mythologèmes qui dénotent l’emprise d’un récit collectif et fédérateur pour toute cette promotion.

Nul doute alors que les liens d’intellection tissés entre les images et les jeux de regards auxquels nous invitent ces jeunes photographes s’avèrent parlants.


Héloïse Conesa

Commissaire de l’exposition Ce qui se joue,
Conservatrice du patrimoine en charge de la collection de photographie contemporaine au département des Estampes et de la photographie de la BnF (Bibliothèque nationale de France)

LATENCE

Sarah Kowalczewski | Camille Kirnidis | Iris Winckler | Yannick Délen | Florian Maurer

Par ses photographies Sarah Kowalczewski cherche à transmettre voire à circonscrire la sensation de l’insularité entendue tantôt comme une volonté de se retirer du monde, tantôt comme un isolement subi.
Les lieux abandonnés, dépeuplés, silencieux de Camille Kirnidis possèdent une dimension hantée qui nous fait pénétrer dans une atmosphère spectrale.
Le vide traverse les lieux en marge, les zones anonymes de Yannick Délen, toutes différentes et toutes semblables dans un nivellement du périurbain. À la fois constats, états de fait et promesses d’une réalité sortie de ses gonds, ces images à l’instar de celles d’Iris Winckler sont des espaces en attente d’être habités.
De même, les photographies de Florian Maurer témoignent à contretemps de la situation en Albanie, ouvrant un espace de l’après coup d’une guerre qui n’a pas eu lieu.
Cet espace-temps non défini entre passé, présent et futur, marqué par un vide qui devient une surface de projection commune à tous ces travaux permet ouverture et appropriation. Cette manière de ne pas accentuer outre mesure les signes d’un site devient une invitation à l’égarement, à l’errance.

PRÉSENCE

Quentin Carrierre | Cécilia Galera | Léia Vandooren | Isoline Spote-Danes | Alexandre Kong-A-Siou

En corrélation avec le vide des décors s’affirmant dans les photographies évoquées, la présence qui se manifeste dans d’autres images se dérobe, suspendue à la lisière du familier et de l’étrange, de l’ésotérisme et de la science-fiction.
Les images de Cécilia Galera et Léia Vandooren montrent la quête photographique qui fait émerger un lien avec une matérialité physique et tactile alors que l’image demeure une surface plane.
Le détour par la sculpture – ou par le sculpteur comme dans le diptyque de Quentin Carrierre – façonne des énigmes sensuelles, puisant autant dans le mythe du golem que dans les récits d’anticipation avec les cyborgs évoqués chez Isoline Spote-Danes.
Même les fantômes, présences évanescentes dans les photographies d’Alexandre Kong-A-Siou instillent une proximité empathique avec des images entendues comme des apparitions.

SUSPENS

Amélie Blanc | Apolline Lamoril | Vivien Ayroles | Lexane Laplace | Alice Millet

Entre latence et présence, une mise en tension des images est possible où alternent paysages et portraits, cadre et hors-champ. Le suspens naît de ces jeux d’associations auxquels nous invitent les photographes pour « entrevoir » d’abord, voir à moitié, ainsi qu’en témoigne chez Amélie Blanc l’embrasure d’une porte entre l’image fixe et l’image mouvante.
Comme dans un jeu de domino, une image en engendre une autre ainsi que le montre la dérive visuelle d’Apolline Lamoril à partir d’un fait divers.
Ces images ruminées cimentent aussi la démarche de Lexane Laplace où l’imaginaire colonial est battu en brèche par un regard tout à la fois proche et extérieur. Chez Alice Millet, la narration n’est pas minutieuse mais invite à la fiction en se référant au cinéma et à la littérature afin de mettre au jour cet « épanchement du songe dans la vie réelle » si cher à Nerval.
Chez Vivien Ayroles enfin, la force contemplative du paysage de montagne s’épuise dans le motif lancinant des cassures minérales, de la fissure autant de signes de la déchirure de la mort qu’explicite la croix jouxtant le cimetière.